Deux frères poètes

Sois heureux un instant, Cet instant c'est ta vie
Il y a mille ans, dans une Perse soumise au dogme, un mathématicien écrivait des quatrains en cachette. Il y parlait de vin, de femmes, du néant qui nous attend — et de la beauté absurde d’être vivant malgré tout. Son nom était Omar Khayyam.
Il y a cinquante ans, dans une Amérique soumise au dollar, un facteur écrivait des poèmes entre deux tournées. Il y parlait de bière, de femmes, du néant qui nous attend — et de la beauté absurde d’être vivant malgré tout. Son nom était Charles Bukowski.
Neuf siècles les séparent. Deux civilisations. Deux langues. Deux mondes que l’histoire contemporaine oppose avec une violence croissante, comme si la géographie devait nécessairement produire de l’hostilité. Et pourtant, si l’on ouvre leurs livres — si l’on accepte de quitter un instant le bruit du monde pour entrer dans le silence de la poésie — on découvre deux âmes si proches qu’elles semblent avoir bu au même puits.
Le vin comme acte de résistance
Chez Khayyam, le vin n’est pas un vice. C’est une insurrection douce contre l’ordre religieux qui prétend régir jusqu’au plaisir des hommes. Quand il écrit : « Bois ! — car une fois mort, tu ne reviendras jamais », il ne fait pas l’apologie de l’ivresse. Il fait l’apologie de la lucidité. Dans une société où les juristes islamiques décrivaient le paradis et l’enfer avec la certitude de ceux qui en reviennent, Khayyam oppose la seule chose honnête qu’un esprit libre puisse opposer : le doute. Et le doute, dans la Perse des Seldjoukides, avait le goût du vin.
Chez Bukowski, la bouteille joue le même rôle — dans un décor différent. « Boire est une chose émotionnelle », écrit-il. « Ça vous arrache à la standardisation de la vie quotidienne, à cette uniformité de tout. Ça vous projette contre le mur. » Dans l’Amérique du XXe siècle, ce n’est plus Dieu qui dicte la norme — c’est le marché. La chaîne de montage. Le crédit. Le conformisme consumériste qui transforme les êtres humains en fonctions productives. Bukowski boit pour la même raison que Khayyam : pour rester éveillé dans un monde qui exige qu’on s’endorme.
L’un résiste au conformisme religieux. L’autre au conformisme matérialiste. Mais la résistance est la même : celle d’un esprit qui refuse de se soumettre.
Les femmes, ou la vérité des corps
Il y a dans l’écriture de Khayyam une sensualité révolutionnaire pour son époque. Là où la poésie persane classique idéalisait la femme jusqu’à en faire une abstraction, Khayyam la décrit vivante, présente, charnelle. « Un livre de vers sous la branche, une cruche de vin, un morceau de pain — et toi, chantant à mes côtés dans le désert — le désert serait paradis. » La femme n’est pas ici un symbole mystique. Elle est un corps, une voix, une présence réelle. Et dans cette réalité-là, Khayyam trouve plus de sacré que dans toutes les promesses du paradis.
Bukowski aussi écrit les femmes sans fard. Avec une crudité qui peut déranger, mais qui est d’abord une honnêteté. Derrière le cynisme apparent — « les relations humaines ne fonctionnent pas, de toute façon » — il y a la blessure d’un homme qui n’a jamais cessé de chercher une vérité dans l’amour, même en sachant qu’elle lui échapperait. Sa relation avec Jane Cooney Baker, de dix ans son aînée, alcoolique comme lui, est le miroir occidental de cette quête : trouver dans l’autre une reconnaissance que le monde refuse.
Les deux poètes partagent cette conviction : la vérité ne se trouve pas dans les temples ni dans les banques, mais dans la nudité d’un instant partagé.
Deux exilés de l’intérieur
Khayyam fut un exilé dans sa propre civilisation. Mathématicien de génie — il a résolu des équations cubiques et réformé le calendrier persan avec une précision stupéfiante — il vivait sous la surveillance constante des théologiens. Les soufis le considéraient comme un athée trop scientifique. Les orthodoxes voyaient en lui un hérétique. Son intelligence même était suspecte. « Son accès intellectuel était confiné dans l’étroite enceinte de la peur et de la panique », rapportent les chroniqueurs de l’époque seldjoukide. Il devint un homme introverti, taciturne. Un penseur pris en étau entre son génie et l’époque qui ne le méritait pas.
Bukowski fut lui aussi un marginal dans sa propre société — mais par le bas. Fils d’un père violent, visage ravagé par l’acné, il passa des années sur Skid Row, le quartier des laissés-pour-compte de Los Angeles. Il travailla comme facteur pendant plus d’une décennie — un travail qu’il décrivit comme un « broyage de l’âme ». Dans une lettre célèbre à son éditeur, il écrira cette phrase terrible : « L’esclavage n’a jamais été aboli. Il a simplement été étendu à toutes les couleurs. »
Un astronome enfermé par les mollahs. Un facteur broyé par le capitalisme. Deux hommes que leur milieu n’a pas su — ou pas voulu — accueillir. Et qui ont transformé cet exil en œuvre.
La même réponse au même néant
Ce qui unit Khayyam et Bukowski plus profondément que le vin, les femmes ou la marginalité, c’est leur réponse face au vide. Face à l’absurdité de l’existence, les deux refusent les consolations toutes faites — qu’elles viennent de la religion ou de la société de consommation. Ils ne se réfugient ni dans la foi ni dans l’accumulation. Ils choisissent l’instant.
Khayyam : « Ah, profite de ce que nous pouvons encore dépenser, avant que nous aussi nous retournions en poussière — poussière dans la poussière, et sous la poussière gisant, sans vin, sans chant, sans chanteur — et sans fin ! »
Bukowski : « Si quelque chose de mauvais arrive, vous buvez pour oublier. Si quelque chose de bon arrive, vous buvez pour célébrer. Et si rien n’arrive, vous buvez pour que quelque chose arrive. »
Sous l’humour ou la gravité, c’est la même philosophie. Non pas le nihilisme — car le nihiliste ne prend pas la peine d’écrire. Mais un hédonisme lucide, un carpe diem qui sait que le jour ne reviendra pas, et qui pour cette raison exacte décide de le vivre pleinement. Khayyam anticipait l’existentialisme de neuf siècles. Bukowski le prolongeait sans le savoir.
Ce que les artistes savent et que les nations oublient
Pendant que des drones survolent le ciel entre Téhéran et Washington, pendant que les discours officiels réduisent des civilisations millénaires à des menaces géopolitiques, il existe un espace où un Persan du XIe siècle et un Américain du XXe se donnent la main. Cet espace, c’est la poésie. C’est la littérature. C’est cette chose étrange et têtue que les artistes fabriquent depuis toujours : des ponts là où les puissants construisent des murs.
Omar Khayyam et Charles Bukowski ne se sont jamais rencontrés. Ils n’auraient peut-être même pas aimé se connaître. Mais ils ont écrit la même chose, depuis la même solitude, avec la même rage douce : que la vie est courte, que les dogmes sont des prisons, que le vin est un ami plus fiable que les certitudes, et que la beauté d’un instant suffit à justifier tout le reste.
Deux frères. Deux âmes sœurs par-delà les siècles.
Et la preuve — s’il en fallait une — que la seule patrie des poètes, c’est la condition humaine.
« Sois heureux un instant, cet instant c’est ta vie » Omar Khayam
Etienne